DIVERS
Romain Gary La fonction anaphorique
Chère Paule Constant,J’ai vécu cela jadis – m’enfant
en moins – et compris la part coupable. Je ne savais pas qu’une
enfant de votre génération pouvait l’avoir connu. Votre
roman est une réussite complète, et comme toutes les réussites,
il a une part implacable. Méfiez-vous de la vérité : elle
commet toujours des erreurs. Je veux dire par là tout simplement que
l’inhumanité est une caractéristique profondément
humaine et le racisme – ou le nazisme – ou le colonialisme n’en
sont que des alibis « humanistes ». Bref, Tiffany est des nôtres,
ses parents et l’époque n’y sont que pour fort peu de choses,
il faut vraiment beaucoup de talent pour réaliser, comme vous le faites,
qu’il y avait une alternative d’amour… La gueule ouverte et
les quatre fers en l’air, chère Paule Constant, que ce soit à
Ouregano ou rue du Bac et je pense que Tiffany s’en tirera fort bien et
aura même un jour un prix Goncourt mérité. Je ne parle pas
de vous, mais bien d’elle : tous les dés étant pipés,
le jeu est presque honnête ! On peut gagner !
Avec mon admiration (c’est surtout superbement écrit dans l’économie
des moyens).
à vous
*Lettre de Romain Gary à Paule Constant en avril 1980 à la parution d’Ouregano. Il vivait à Paris, rue du Bac, et avait obtenu deux fois le prix Goncourt, en 1956 pour « Les racines du ciel » et en 1975 - sous le pseudonyme d’Emile Ajar - pour « La vie devant soi ». En décembre 1980, il mettait fin à ses jours.