LE GRAND GHÂPAL
Presse
Le Quotidien. Alain Bosquet : "Paule Constant
: sortilèges et maléfices"
Le Provençal-Dimanche.
Jean Contrucci: "Le Grand Ghâpal, de Paule Constant"
Le Monde. Jean-Noël Pancrazi: "Le goût
du bonheur"
Le Progrès de Lyon. Yves Granger : "Etonnante
Paule Constant"
Chronique
Paule Constant : sortilèges et
maléfices
Dans les trois premiers romans de Paule Constant, il y avait beaucoup d'enfants
qui évoluaient entre le réel et les fantasmes. Dans Ouregano,
en 1980, la petite Tiffany essayait de comprendre, au cœur d’une
Afrique à la fois merveilleuse et effrayante, l'opéra et la tragédie-bouffe
des adultes. Propriété privée, l'année
suivante, présentait la même Tiffany aux prises avec les hésitations
et les caprices des premiers raisonnements. Les merveilles y faisaient quelquefois
place aux cruautés. En 1983, un jeune garçon, Balta,
toujours sur le continent noir, subissait le choc des cultures. Paule Constant
donnait aussi à son langage son identité inimitable : un récit
qui intégrait dans la même phrase un compte rendu des événements
et les paroles prononcées par les divers personnages, l'ensemble étant
bercé par une musique baroque et percutante. White Spirit, après
un intervalle de six années, offrait de l'Afrique un tableau où
le tangible et l'intangible se mariaient avec naturel en une mélopée
qui ne faisait pas la différence entre l'imaginaire et le vérifiable
: de bien jolies syncopes.
Le Grand Ghâpal quitte ces rivages lointains et fabuleux pour
une fable des « Mille et Une Nuits » à la façon des
écrivains français - mais les Allemands et les Anglais de l'époque
avaient pris les mêmes habitudes - du XVIIIe siècle. Ce que nous
conte Paule Constant a tout de même des sentiments exquis, des discours
châtiés - ou châtrés - des perruques et des audaces
soigneusement camouflées. Comme nous sommes au théâtre,
ou presque, le récit peut se composer de scènes et de saisons,
afin de n'offusquer ni Goldoni ni Marivaux. Nous nous trouvons tantôt
au château de C. ou au couvent désigné sous la même
initiale. Emilie-Gabrielle est une gosse prétentieuse, grave et consciente
de son rang. À 7 ans, elle dit à sa mère, qui est duchesse:
« Je veux savoir, Madame, combien notre famille compte de papes. »
Cette question, caractéristique, n’est nullement saugrenue : ladite
famille possède dans son arbre des éminences nombreuses. Monstre
précoce et adorable - ce n'est point contradictoire - Emilie-Gabrielle
considère sa maman comme une roturière : donc comme une usurpatrice.
Quant au père, qui aime guerroyer, elle se contente, de temps en temps,
de lui dire: « Comment allez-vous, mon papa ? », et de s'entendre
répondre, non sans courbette : « Comment allez-vous, mon ange ?
»
L'enfant, à qui on n'ose rien refuser, obtient de se séparer de
sa mère, de vivre à Paris auprès de sa tante qui est abbesse
et de tirer la plume du chapeau de M. de Tancrède, qui jouera le rôle
de l'éternel soupirant et soupireur. L'abbesse est une éducatrice
sérieuse et appliquée. Il faut apprendre ce qui s'apprend selon
les saines traditions, mais aussi mériter le Grand Ghâpal, un diamant
magique qui ouvre les portes du paradis. La nièce et la tante ont des
rapports de piété, de respect et de désir. C'est que les
tourments de la chair viennent tôt à Emilie-Gabrielle. On le devine
: Freud vole au secours de Sade et de Diderot. Il n'empêche que la jeune
fille prononce ses vœux dès l'âge de 15 ans. Education religieuse,
éducation sentimentale, éducation des sens ? Il n’y a aucune
raison d'exclure les unes ou les autres. Tout serait plus simple si M. de Tancrède
ne se répandait en serments et en gestes inconsidérés.
On a beau se moquer de lui, sa présence est indispensable ou pour le
moins divertissante. M. de Tancrède constate : « M'étant
mis au service de 1’homme, je me trouvais aux genoux de la nièce
», Emilie-Gabrielle se défend comme chez Corneille ou Shakespeare
: « Je suis promise à Dieu et non à un homme ».
Ces assiduités, on s'en accommodera : « M. de Tancrède est
une fraise avec du sucre. » On peut y goûter sans avoir à
le digérer. En attendant, il chasse, gambade, galope, sautille et court
ventre à terre, éperdu de passion. L'abbesse ne supporte pas ces
agitations qui l'épuisent. Elle meurt, très jeune encore : ne
serait-ce pas de jalousie ? Musset est dans 1a coulisse : l'amour est tellement
plus tragique que le discours. Les obstacles levés, il convient d'en
dresser d'autres. Entre en scène Julie, qui est l'incarnation de l'extase
et de la diablerie. Elle complote, elle rend tout très confus, elle ne
vit que de troubler ce qui paraissait clair. De blasphème en hérésie
et de mensonge en faux suicide, cette fille perdue ne trouve pas la paix. Dieu
a toujours raison : il a voulu éprouver Emilie-Gabnelle. Ainsi, le temps
est venu de connaître les infinies délices de l'imaginaire et du
surnaturel : elle est digne désormais de porter le Grand Ghâpal.
Ce livre est un bijou, une gourmandise, un sortilège. Ecrit avec verve
et virtuosité, il nous enchante. L'abbé Prévost et Georges
Bataille l'eussent aimé. Nous aussi, avec mille grâces.
Alain Bosquet.
Le Provençal-Dimanche, 22 septembre 1991
« Le Grand Ghâpal » (Gallimard), par Paule Constant.
L'auteur de « White Spirit » a non seulement le goût du siècle des Lumières, elle en a aussi le style.
Le stylo de Paule Constant recèle au moins deux plumes. On s'en rend
compte avec le dernier roman qu'elle publie chez Gallimard sous le titre Le
grand Ghâpal, en complète rupture avec le ton d'Ouregano,
Propriété privée ou, plus encore, White Spirit,
qui peignait une Afrique colorée que l'auteur a bien connue. Mais ceux
qui ont qui ont été fidèles depuis des années aux
livres de cette aixoise, découvriront dans l'essai qu'elle a publié
sous le titre Un monde à l'usage des demoiselles, sur l'éducation
des filles au Siècle des Lumières, la matière première
(si l'on ose dire) qui a nourri Le Grand Ghâpal. Vous ne savez
pas ce qu'est le Grand Ghâpal ? C'est ce diamant fabuleux qui change de
couleur et d'éclat selon la nature ou l'état d'esprit de celle
qui le porte, c'est l'insigne mystique qui orne le sein des Abbesses de C. et
que Saint-Hilaire donna à Sainte-Radegonde à la fondation du couvent
de C. On raconte même qu’Alexandre-le-Grand rapporta cette pierre
fabuleuse de Mésopotamie, et que la Vierge Marie la remit en mains propres
aux pieds de la Croix à Sainte-Madeleine. Ce n'est pas rien le Grand
Ghâpal. Il est digne de l'illustre maison de C. dont Emilie-Gabrielle
(7 ans), qui écrit ses Mémoires (sic), affirme qu'elle a compté
600 martyrs, 530 saints et 12 papes (ou 25, on ne sait plus).
On l'aura compris : Paule Constant a choisi le deuxième degré
teinté d'humour pour narrer d'une plume élégante l'histoire
faussement édifiante d'Emilie-Gabrielle de C., future abbesse.
Son éducation a été confiée à sa tante, la
jeune et belle Sophie-Victoire, abbesse en titre du couvent de C. dont les méthodes
peu orthodoxes auraient été d'enthousiasme adoptées par
les moines de l'Abbaye de Thélème, chère à Rabelais.
Pour la rendre digne de devenir le reliquaire vivant du Grand Ghâpal,
il convient de faire l'éducation d'Emilie-Gabrielle, de manière
à assurer son pouvoir sur la terre avant de lui retenir sa place au ciel.
Pour le gagner, selon les principes éducatifs de la belle Abbesse, il
convient de savoir de quoi est fait le monde d'ici-bas. Quel meilleur moyen
de ne connaître à fond les tentations bien jolies qu'il renferme
qu'en y succombant? Ainsi, la future Bienheureuse gagnera sa place au ciel en
connaissance de cause. C'est pourquoi on trouve dans l'abbaye de C. une garde
composée de jeunes et fringants gentilshommes, tous forts bien faits
et d'un dévouement extrême aux jeunes religieuses. La formation
du corps va de pair avec celle de l'esprit et du goût. L’Art
d'aimer d'Ovide a priorité dans les rayons de la bibliothèque
du couvent sur les sermons lénifiants de ce « gros bourgeois »
de Bossuet qui terrifie les nobles en faisant une description horrible du corps
supplicié de Jésus quand il vaudrait bien mieux en adorer la beauté.
Sain principe. Mais vous savez comment sont les gens : envieux et mesquins,
ils voient le mal partout. A peine la Coadjuteur a-t-il coiffé son chapeau
de Cardinal qu'il met à exécution sa menace : ayant eu vent de
l'inconduite des nonnes et de la présence derrière les hauts murs
d'une enfant qu'on y élève dans la débauche, avec la complicité
de la Prieure, son espionne, il fait donner contre le couvent un assaut au cours
duquel la belle Abbesse perdra la vie en martyr.
De l'hiver à l'automne suivant nous aurons suivi les péripéties
de ce divertissement dans le goût du XVIIIe siècle qui déroule
ses élégances et ses grâces avec la complicité d'une
plume légère et jubilatoire, pour qui c'est moins ce que l'on
raconte qui compte que la manière dont on le fait. Sur ce plan-là,
Le grand Ghâpal est une pleine réussite.
Jean Contrucci
Le Monde. Vendredi 6 septembre 1991.
Le goût du bonheur
Un voyage de fête à travers le siècle des Lumières
LE GRAND GHÂPAL
de Paule Constant. Gallimard, 194 p.
Paule Constant a dû écrire Le Grand Ghâpal dans
un état de jubilation. « Quand j'ouvre un livre, je ne veux pas
que 1'on brode sur des motifs qui lassent, mais qu'il saute comme on traverse
un ruisseau, de pierre en pierre, de ligne en ligne », demande Emilie-Gabrielle
qui, à sept ans, écrit ses Mémoires. Pas une once de pesanteur,
le roman file avec la « vivacité argent » de son héroïne,
qui veut devenir abbesse, obtenir un jour le Grand Ghâpal, ce diamant
sacré que se transmettent les abbesses du couvent de C.
Sa tante Sophie-Victoire, qui en est la dépositaire, le lui promet, se
charge de la conduire vers la sainteté. Mais, grâce à l'ironie
de Paule Constant, à son impertinence élégante, à
la finesse avec laquelle elle transcrit le meilleur de l'esprit du dix-huitième,
réconciliant l'esprit et les sens, jamais éducation ne fut plus
voluptueuse, jamais montée vers l'angélisme n'emprunta des voies
aussi charnelles.
Exhaler un parfum spécial - « c'est sous la peau que se prépare
la beauté des filles » - se baigner, lire, mais plutôt l'Art
d'aimer que les sermons de Bossuet, ce « gros bourgeois suffisant
», se fortifier dans la joie par le rire, le chant et la danse, car «
qui ne se sera pas balancé jusqu'au vertige ne s'abandonnera pas à
l'amour » : tout un programme de bonheur, un bréviaire des plaisirs
qu'Emilie-Gabrielle applique à la lettre. Elle en oublierait presque
qu'elle est au service de Dieu. Il est vrai que sa tante, qui entretient un
« commerce familier » avec Dieu le présente, comme un homme
plus exigeant et parfait que les autres...
Cette première partie - le dialogue entre la fillette aux étonnements
malins, à l'ingénuité perspicace, et Sophie-Victoire qui
s'enchante de lui indiquer les exercices de volupté tout en raillant,
avec une allégresse féroce, les tristesses des dépits et
des renoncements des religieuses - est une merveille de grâce moqueuse,
de sensualité badine, de préciosité intelligente.
Le goût du bonheur est, bien sûr, impardonnable. La coalition de
la jalousie et de l'intolérance, menée par le coadjuteur, la prieure
et le cardinal, s'emploie à le détruire : on prend d'assaut le
couvent des délices. Paule Constant accélère le rythme,
se lance dans une aventure de cape et d'épée chez les religieuses,
retrace avec fougue cette guerre en robes, cette apocalypse de comédie
où succombe Sophie-Victoire. Mais le désir de se montrer spirituelle
l'emporte sur le regret de la vie : Sophie-Victoire trouve son agonie vraiment
trop désordonnée... Son dernier mot fait des étincelles.
Avec Paule Constant, il y en a toujours, même dans les ténèbres.
Mais voilà un autre personnage, sur lequel peut s'exercer la cruauté
ravie, exquise de l'auteur : Julie, recueillie au château. Cette orpheline
d'antan, devenue esclave de haute volée, trimballée de harem en
maison princière, se désole de ne plus être vendue à
la hausse... Son problème ? Bien que n'étant pas douée
pour Dieu et plutôt révoltée que repentante, elle voudrait
quand même se délivrer du péché. Quelle solution
? Le suicide. Mais là, on l'aide. « Jamais suicidée n'eut
autant d'assassins. » Dans une sorte de théâtre noir, loufoque
et grinçant, où se mêlent l'hérésie et le
sacré, se déroulent d'étranges scènes de sorcellerie
dans le boudoir.
C'est l'art de l'écrivain de donner le coup de levier final pour que
cette aimable descente aux enfers permette l'assomption d'Emilie-Gabrielle vers
la sainteté et la résurrection du pouvoir de la pierre de paradis,
ce Grand Ghâpal qui a inspiré à Paule Constant son livre
le plus brillant. On en revient heureux, comme d'un voyage de fête à
travers le siècle des Lumières.
Jean-Noël Pancrazi
Le Progrès de Lyon, 8 septembre 1991
Etonnante Paule Constant
Après White Spirit, voici Le Grand Ghâpal,
toujours chez Gallimard, Paule Constant n'en finit pas de nous séduire.
Après un White spirit assez peu conventionnel la voici qui se
lance sur les chemins d'un nouvel exotisme, celui de la sainteté. Ce
voyage au pays de la vertu laisse une étrange impression. Entre l'élan
du cœur et celui du corps, les deux femmes se vouent un amour tellement
grand qu'il fait bien un peu de l'ombre à Dieu.
Emilie-Gabrielle de C. cesse de téter les lèvres de sa nourrice
le jour où elle rencontre sa jeune tante, Sophie-Victoire de C. Cette
dernière, illustre abbesse, est la dépositaire du Grand Ghâpal,
un diamant qui ne brille qu'auprès d'une sainte.
« Elles avançaient en se tenant par la main, les doigts liés
comme les pétales d'une rose, attirant tous les yeux, subjuguant les
regards. Les religieuses, s'agenouillant sur leur passage, faisaient le bruit
de la mer et celui des vaisseaux, le bruit de la pluie sur les voiles et celui
du soleil qui les sèche. »
L'abbesse dispense une conception très personnelle de la dévotion.
Les hommes ont droit de cité dans cette abbaye mais leur rôle est
plutôt transparent, d'ailleurs Emilie-Gabrielle les voit à peine.
Evidemment, le cardinal fera fermer les portes de ce couvent qui fait scandale.
Cette quête spirituelle passe par le chant du corps. Ce psaume glorifie
l'enveloppe charnelle pour mieux séduire un Dieu amateur de peau diaphane
et de senteurs fragiles.
« Nous vous baignerons beaucoup sans vous toucher avec une éponge
; sans jamais vous essuyer que par doux tamponnements, afin de garder à
votre corps son éclat et de ne pas disperser votre odeur exquise qui
sera toujours, par le régime que vous tiendrez, un parfum un peu sucré
que l'on corrigera, en cas d'abus de confiture de rose, par de la gelée
de grenade ».
Avec Le Grand Ghâpal, Paule Constant semble bien se placer dans
la course aux prix littéraires. Mais le plus important demeure que son
livre est tout simplement superbe.
Y. Granger.